Plongée dans une haute administration frappée par les crises écologiques
Basculera, basculera pas ? Et dans quelles directions ?
C’est à ces complexes mouvements de balanciers que fait appel Florian Forestier dans son roman “Basculer” (2021, Belfond).
On y suit des élites infiltrées dans les instances de pouvoir, prenant la double claque "prise de conscience - inertie" :
“A vingt-cinq ans, il est entré dans ce tunnel climatisé et spacieux qui se confond avec le douzième étage du ministère, le sixième en partant du sommet, en se répétant qu’il n’avait pas le choix, qu’il fallait être là pour changer le monde. Tous ses efforts sont des gesticulations de nain.” (p.126)
A cela s’ajoute la sidération... :
“N’auraient-ils pas dû être prêts ? Au fond, ils n’y croyaient pas eux-mêmes.” (p.101).
... la confrontation aux résultats de décennies hors-sol... :
“L’incrédulité, il s’y attendait un peu. La société se protège du savoir, du choc de la connaissance unifiée. Il n’imaginait pas que la haine puisse être si forte, si instinctive.” (p.263).
... et l’impuissance :
“Depuis votre enfance, on vous exerce pour un rôle unique, et d’un seul coup, c’est tout le théâtre qu’on vous enlève, la pièce et le décor qui cèdent, et vous restez sur place, machine désactivée, substance sans âme.”(p.259).
Point de nouveau récit chatoyant ici, plutôt la conscience d’un monde confrontant, trop rapide, trop gros, englué dans ses mécanismes dont ils sont les rouages :
“Nulle part les craquements de l’avenir ne sont aussi visibles qu’en eux.” (p.313).
Je trouve intéressant d’y lire le récit des renoncements et du déni, qui révèlent en creux les stratégies de survie cousues à court-terme. Elles sont fréquentes, s’expliquent et ne sauraient être cachées. Les connaître, c’est aussi mieux les comprendre :
Renoncement : “Alicia a changé. Ou peut-être est-elle simplement devenue ce à quoi la société la destinait. Le tempérament d’autrefois a laissé place à cette froideur désenchantée, cette obstination à tout ramener aux eaux glacées du calcul et de l’échange, aux jeux pervers de l’exploitation.”
“Darwinisme” : “Elle, elle préfère se mettre en mode doer. Elle a la parole fluide de ceux qui volent, le pas léger de ceux qui ne se laisseront jamais confiner. [...] elle sait que les choses ne vont pas aller mieux, que l’avenir n’est pas rose, quoiqu’il se passe, il faudra être agile, affûté, pour s’offrir encore quelques lendemains qui chantent.” (p.86).
… portées par la crainte du déclassement :
“Fini, l’épopée stellaire des corps glorieux.” (p.250).
✅ Le roman met en lumière que la compréhension des limites planétaires n'engendre pas une bascule univoque. Il n’y a pas d’automaticité entre “j’ai compris” et “j’agis bien” - si tant est qu’on puisse juger le bien.
✅ Les stratégies adaptatives sont nombreuses. L’époque est fondatrice de bascules qui iront dans tous les sens : haine, solidarité, ressentiment, protection, joies intenses.
✅ Reste à les orienter selon ce qu’on pense juste.
N'est-ce pas - au sens large -, ce qu'on appelle "politique" ?