Corinne Royer et le mal-être agricole

Comment la littérature peut-elle nous aider à penser la colère agricole ?

Témoin
2 min ⋅ 24/01/2024

Dans le roman “Pleine terre” (2021), Corinne Royer explore le désespoir du monde agricole à travers des personnages acculés par les contraintes et peu reconnus, tant socialement que financièrement, par la société française.

Cette impérieuse bouffée de protestation qui conduit les hommes humiliés à la révolte”, c’est ce dont nous parle ce roman tiré d’une histoire vraie, récit de la cabale de Jacques Bonhomme, agriculteur essoré par le système. Porté par une plume gracieuse et juste, faisant résonner le cri de l’indignation avec le soupir d’absurde, il nous plonge dans l’atmosphère des campagnes françaises et donne envie de défendre le vivant loin des fausses solutions technocratiques et de l’agriculture intensive.

👉 Le système agricole actuel est foncièrement politique et pousse les fermes à l’agrandissement :
L’acharnement que Baptiste Fabre a subi ne relève pas seulement du zèle d’un fonctionnaire ou d’une procédure administrative froide et implacable. C’est d’abord une attaque politique contre le modèle des petites fermes. [...] L’acharnement n’est pas un “vice de procédure”, c’est une pratique habituelle que l’administration s’autorise, au mépris de la loi, pour arriver à ses fins. [...] La ferme de Baptiste Fabre est une insulte au volontarisme d’Etat qui consiste à éradiquer la paysannerie et tout ce qu’elle porte d’autonomie et de liberté.” (p.93)

👉  … au point de rendre fous des “petits” essayant de s’y conformer…
... un système qui fait devenir fou et taxe de folie ceux qui sont frappés de ses propres mains.” (p.306)

👉  … en dépit des contraintes financières :
Vous nous déshabillez, vous nous mettez à poil, et après vous nous condamnez pour nudité!

👉 Il repose sur une croyance techno-solutionniste qui n’est pas gage de résilience :
Les instances administratives prétendaient que toute cette technicité allait engendrer davantage de sécurité sanitaire. Pourtant, et tout le monde le savait, Jacques Bonhomme y compris, les épidémies n’avaient jamais été le fait d’un manque de technologie. Elles étaient au contraire la conséquence de la concentration industrielle, de l’affaiblissement des défenses immunitaires dû à une sélection trop poussée des espèces.” (p.68)

🌍 A une période où l’on parle beaucoup de planification, l’auteure nous décrit les affres que celle-ci pourrait reproduire en empruntant à la bureaucratie ce qu’elle a de pire, “leur foutue traçabilité qui est devenue un métier à part entière” (p. 38) ou les contrôles qui “deviennent finalement le moyen de faire en sorte que l’agriculteur soit un bon créancier pour les banques et un bon consommateur de produits industriels” (p. 152), “la surrèglementation [maintenant] les agriculteurs sous un joug justifié par l’intérêt général mais elle [se laissant] en réalité corrompre par un trop large éventail d’intérêts particuliers.” (p. 300)

En cela, “Pleine terre” apporte de quoi réfléchir aux degrés de liberté et de suivi qu’impliquerait une agroécologie planifiée ET vivante. Ce roman fait réfléchir à l’articulation nécessaire entre autonomie et contrôle des agriculteurs, afin d’encourager l’orientation écologique et sociale de leur activité.

Témoin

Par Tanguy DESCAMPS

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