Bonjour et bienvenue aux nouveaux abonnés de cette infolettre ! Je suis ravi de pouvoir nouer du lien avec vous grâce aux livres. De lien, nous allons en parler aujourd’hui avec un sujet qui me tient à cœur : celui des dépendances. N’avez-vous jamais entendu - ou sous-entendu dans une affirmation : “Moi, je me suis fait tout seul !” ?
Si j’entends, pour ma part, rarement ce genre de phrase, je la lis en sous-texte de la notre économie néo-libérale et du mythe de la méritocratie.
Diffusée mondialement à travers l’image du self-made man (Zuckerberg, Bezos, Musk, etc.), cette idée est devenue valeur revendiquée, intériorisée, depuis les espaces de pouvoir jusqu’aux inconscients de nos fiertés individuelles.
Dans “Je est un Nous” (2023), Jean-Philippe Pierron nous propose d’aller plus loin dans la critique de cette thèse. Non seulement "personne ne s’est fait tout seul" car chacun est le résultat (partiel à minima) d’un environnement social (famille, pairs, etc), mais "personne ne se fait tout seul" car nous sommes “interdépendants avec le vivant.”
C’est lui qui nous permet de respirer, de nous nourrir, de boire, lui qui nous émeut et nous cultive.
Au-delà des rapports fonctionnels, opérationnels que l’on prête au mal nommé “environnement” via une approche techniciste, Pierron appelle à une “interrelation vécue” avec le mieux nommé “vivant dont nous faisons partie”.
“Je ne suis pas proche de la nature. Cette métaphore spatiale est trompeuse. On n’en est pas proche ou lointain. On y est et, parfois, dans l’évidence sentie d’une coprésence, on en est.”
“Une montagne ne se visite pas ; elle se rencontre.” Aussi, l’écobiographie est une pratique du territoire opposée à cette “colonisation administrative du monde de la vie” qui voudrait classer sans cesse ce qui n’attend, en vérité, que notre présence poétique : “Il faut retrouver du conte sous nos comptes”, “ménager plutôt qu’aménager” et “exister en se découvrant appartenir” plutôt qu’en mettant plantes et autres animaux à distance.
“Moi, je me suis fait tout seul” est le pendant sociologique de l’omission biologique par laquelle nous croyons que “Nous, nous sommes faits tout seuls”. Cette double ignorance résulte d’une crise de la conscience que je nommerais volontiers “mythe de l’indépendance”.
Penser qu’on s’est fait tout seul revient à fermer les yeux. En tant qu’individu, ainsi qu’en tant qu’espèce.
Pour la surpasser, Pierron invite à construire une “politique de l’attention”.
L’écologue Aldo Leopold ne dirait pas le contraire : “Je suis presque assurée que la gloire s’est réfugiée dans ces infimes parcelles que nous piétinons sans même un regard.” Cette politique de l’attention commence donc par (re)mettre de la considération dans nos rapports, à l’égard du vivant - humain compris -, àprendre le temps de l’écoute, de la compréhension, avec une exigence qui permet d’agir plutôt que le contraire. Ces éléments sur l’indépendance m’amènent également à questionner l’emploi de ce terme en géopolitique. Je pense que revendiquer de “saines dépendances” (justifié par un argumentaire forcément en partie moral) sera à l’avenir plus crédible pour un pays que de se revendiquer d’une “indépendance” illusoire. |